Le secteur britannique de l’énergie après le Brexit : Une occasion pour le Canada?

Le débat britannique sur le départ de l’Union européenne (UE) a absorbé beaucoup d’énergie au cours des dernières années et a généré plus de chaleur que de lumière sur ce qui va se passer. Néanmoins, le secteur de l’énergie du Royaume-Uni a planifié son avenir après l’UE et les contours des futurs marchés de l’énergie après que le Brexit a commencé à émerger du brouillard de Londres.

Selon le ministère britannique de l’énergie1, le Royaume-Uni importera 6 % de son électricité et 47 % de son gaz naturel en 2019. En 2016, seulement 12 % du gaz naturel britannique provenait de l’Union européenne, qui est aujourd’hui un importateur net de gaz naturel et qui deviendrait plus dépendant2 des importations si le Royaume-Uni se retire. Actuellement, le Royaume-Uni n’est confronté à aucune taxe ou droits de douane sur ces importations en provenance de l’UE; après le Brexit et l’expiration des contrats existants, les prix de l’énergie importée pourraient augmenter soit parce que l’UE impose une nouvelle taxe, soit parce que les fournisseurs européens y voient une occasion de tirer profit de cette situation. Une autre préoccupation pour les consommateurs britanniques est le risque de conditions météorologiques extrêmes et la hausse de la demande d’énergie qui en découle, laquelle dépasse la capacité de l’infrastructure d’importation et entraîne des pénuries ainsi que des augmentations de prix.

« Après le Brexit et l’expiration des contrats existants, les prix de l’énergie importée pourraient augmenter ».

Quitter l’UE pourrait compliquer l’approvisionnement énergétique national, car quatre des six grands fournisseurs d’énergie qui approvisionnent le marché britannique appartiennent à des entreprises européennes :
EDF Energy est une entreprise publique française; Npower et E.ON ont des sociétés mères allemandes; Scottish Power est une filiale de la société espagnole Iberdola. British Gas (une division de Centrica) et Scottish Hydro SSE ont leur siège social au Royaume-Uni, de même que bon nombre des sociétés d’énergie alternative qui exercent leurs activités au Royaume-Uni. Si le Brexit entraîne des modifications en matière de fiscalité et d’investissement pour les entreprises de l’UE au Royaume-Uni, la stabilité du marché de l’énergie en aval pourrait être perturbée.

L’Irlande et l’Irlande du Nord sont également confrontées aux risques liés à l’approvisionnement énergétique associés au Brexit. Les importations irlandaises d’énergie passent en grande partie par le Royaume-Uni; l’Irlande et l’Irlande du Nord (une partie du Royaume-Uni) importent pour satisfaire environ 39 % de la demande en gaz naturel et 8 % de la demande en électricité3. Étant donné que l’Irlande restera un État membre de l’UE, il est peu probable que Bruxelles interfère avec l’approvisionnement énergétique du Royaume-Uni à partir de l’Europe continentale, car cela pourrait avoir des implications pour l’Irlande. Toutefois, dans un Brexit acrimonieux sans accord, des impacts collatéraux sur les consommateurs irlandais sont possibles.

Pour prévenir ces scénarios pessimistes, le gouvernement britannique a exploré les options qui s’offrent à lui. Premièrement, le Qatar, qui est actuellement le plus grand fournisseur étranger de GNL au Royaume-Uni et propriétaire du terminal d’importation South Hook dans le Kent, est à la tête d’un effort visant à conclure un accord commercial entre le Royaume-Uni et le Conseil de coopération du Golfe4 qui assurerait la continuité de l’approvisionnement en GNL sans volatilité des prix dans le cas d’un Brexit. Deuxièmement, en 2012, le Royaume-Uni a négocié avec la Norvège un accord commercial sur l’énergie5 qui garantirait la poursuite des importations de pétrole et de gaz au cas où la Grande-Bretagne quitterait l’UE sans un accord.

L’importation de GNL d’Amérique du Nord pourrait compléter ces ressources. En 2019, le Royaume-Uni a augmenté ses importations de GNL en provenance des États-Unis6 et est maintenant l’un des dix plus grands marchés pour les exportations américaines de GNL.

L’installation canadienne de Canaport LNG au Nouveau-Brunswick est une installation d’importation et de regazéification qui pourrait être réaménagée pour donner au GNL canadien accès au marché britannique après le Brexit. En 2016, la société espagnole Repsol (qui est copropriétaire et exploitante du terminal de Canaport avec Irving) a annulé un plan de plusieurs milliards de dollars7 pour réaménager l’installation de liquéfaction et d’exportation. Repsol et Irving ont passé plus d’une décennie8 à tenter de bloquer le développement de terminaux d’importation de GNL du côté américain de Passamaquoddy Bay, dans le Maine.

« En 2019, le Royaume-Uni a augmenté ses importations de GNL en provenance des États-Unis6 et est maintenant l’un des dix plus grands marchés pour les exportations américaines de GNL ».

Pourtant, comparativement aux États-Unis et à d’autres pays producteurs d’énergie, le Canada a été lent à tirer parti des possibilités d’exportation de GNL qui s’annonceront après le Brexit. L’été dernier, alors que les négociations sur le Brexit étaient en cours, les représentants canadiens ont fait savoir que les dispositions de l’Accord économique et commercial global (AECG) Canada-UE ne seraient pas « reconduites »9 pour couvrir le commerce avec la Grande-Bretagne après sa sortie de l’UE. Au lieu de cela, le premier ministre Justin Trudeau a indiqué10 que les négociations commerciales entre le Royaume-Uni et le Canada pourraient commencer « le lendemain du Brexit ».

Cette position vaut peut-être la peine d’être réexaminée maintenant. La Grande-Bretagne semble plus proche du Brexit en 2019, avec ou sans la conclusion d’un accord avec l’UE. Des fournisseurs rivaux ont conclu des ententes qui contribueront à répondre aux besoins énergétiques du Royaume-Uni si le Brexit se concrétise. Le Canada peut encore entrer en jeu maintenant que les élections fédérales sont terminées. Le premier ministre Trudeau se trouve dans une position plus faible en étant à la tête d’un gouvernement minoritaire, et stimuler les exportations d’énergie vers le Royaume-Uni stimulerait l’économie canadienne tout en aidant la Grande-Bretagne, un pays qui a aidé à bâtir le Canada et qui, après tout, est bien plus qu’un simple allié et partenaire commercial.

Christopher Sands est professeur de recherche principal et directeur du Center for Canadian Studies de la Paul H. Nitze School of Advanced International Studies (SAIS) de l’Université Johns Hopkins à Washington.

  1. Energy UK, Brexit & the future EU-UK energy relationship, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.energy-uk.org.uk/publication.html?task=file.download&id=6547>.
  2. GOV.UK, Guidance – Trading gas with the EU if there’s no Brexit deal, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.gov.uk/government/publications/trading-gas-with-the-eu-if-theres-no-brexit-deal/trading-gas-with-the-eu-if-theres-no-brexit-deal>.
  3. Selectra, Brexit Energy: The Problems, Prices & Possibilities, en ligne (en anglais seulement) : <https://selectra.co.uk/energy/news/policy/brexit-energy>.
  4. LNG World News, Qatar sees Brexit as chance to supply UK more gas, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.lngworldnews.com/qatar-sees-brexit-as-chance-to-supply-uk-more-gas-minister/>.
  5. The Guardian, UK signs ‘landmark’ energy agreement with Norway, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.theguardian.com/world/2012/jun/06/uk-signs-energy-agreement-norway>.
  6. Captain, Britain Brimming with Natural Gas as LNG Flows Hit a Record, en ligne (en anglais seulement) : <https://gcaptain.com/britain-lng-hits-record/>.
  7. CBC, Repsol scraps plans to convert Canaport LNG to export gas, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.cbc.ca/news/canada/new-brunswick/repsol-canaport-conversion-scrapped-1.3493617>.
  8. The Globe and Mail, Canada to deny LNG passage, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.theglobeandmail.com/report-on-business/canada-to-deny-lng-passage/article4094094/>.
  9. EXPRESS, Brexit blow: Canada refuses to roll over EU trade deal for UK trade officials ‘furious’, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.express.co.uk/news/politics/1148480/brexit-news-uk-eu-trade-agreement-canada-justin-trudeau-liam-fox-no-deal-brexit-latest>.
  10. POLITICO, Justin Trudeau: UK-Canada trade talks can begin ‘day after Brexit’, en ligne (en anglais seulement) : <https://www.politico.eu/article/justin-trudeau-uk-canada-trade-talks-can-begin-day-after-brexit/>.