Résoudre l’énigme du soutien public à l’innovation énergétique

 « Les gouvernements appuient l’innovation parce que cela plaît à un vaste segment de la population ».

« Les gouvernements appuient l’innovation parce que cela plaît à un vaste segment de la population ».

Depuis le début de l’administration Obama, les États-Unis ont investi plus de un milliard de dollars1 en financement fédéral de démarrage pour l’innovation énergétique par l’intermédiaire de l’Advanced Research Projects Agency for Energy (ARPA-E) du ministère de l’Énergie des États-Unis. Au Canada, où l’énergie est un secteur de responsabilité provincial, les gouvernements y ont dépensé encore plus d’argent : l’Alberta à elle seule a investi 1,25 milliard de dollars2 pour mettre au point des technologies innovatrices de captage et de stockage de carbone (CSC).

Les gouvernements appuient l’innovation parce que cela plaît à un vaste segment de la population. Après tout, le mot innovation signifie simplement « trouver quelque chose de nouveau », et lorsque la société a un problème, quoi de mieux pour le régler que de proposer quelque chose de nouveau. Mais l’innovation est un procédé complexe, et les gouvernements au Canada et aux États-Unis ont eu maille à partir pour tirer un bon rendement de leurs investissements dans l’innovation énergétique.

Robert Solow s’est vu décerner le prix Nobel d’économie en 19873 pour son travail dans les années 1950, où il a démontré que le progrès technique menant à des améliorations de la productivité (c’est-à-dire plus d’extrants avec la même quantité d’intrants) était un bon moyen de favoriser la croissance économique nationale. Avant Solow, le modèle économique Keynésien visait à accroître les fondations nationales de certains facteurs, comme les ressources naturelles (découvertes par l’exploration) ou la population. Solow a démontré que lorsqu’une nouvelle technologie permettait d’améliorer la productivité – pensez au courrier électronique qui a accéléré et amélioré notre manière d’échanger de l’information – la production et les richesses nationales augmentaient.

Les innovations ne s’équivalent pas toutes. Le fondateur de PayPal Peter Thiel4 souligne que des innovations progressives, ou marginales, se produisent chaque fois que des sociétés mettent à jour ou améliorent leurs processus pour réaliser des gains modestes qui, au fil du temps, se traduisent par des économies de coûts importantes et des améliorations dans la performance des produits. La nature à faible risque et à forte rentabilité de ces types d’innovations incite la majorité des entreprises les plus performantes à y recourir. Les innovations plus importantes, et plus risquées, sont constituent des idées révolutionnaires ou perturbatrices qui créent une nouvelle industrie ou qui transforment nos vies. Celles-ci sont plus risquées, et nécessitent souvent des mesures d’incitation ou un important investissement initial avant de porter leurs fruits. C’est souvent là que les sociétés de capital-risque et les gouvernements cherchent à jouer un rôle.

« À l’occasion de la Conférence des Nations Unies à Paris sur les changements climatiques, les gouvernements des États-Unis, du Canada et d’autres nations se sont engagés à réduire de façon considérable les émissions de carbone d’ici 2030 ».

Toutefois, un récent rapport préparé par Alison Sider5 dans le Wall Street Journal a révélé qu’en 2016, les sociétés de capital-risque s’étaient éloignées des investissements dans l’« énergie propre » parce que les risques étaient élevés et les rendements décevants comparativement à d’autres secteurs technologiques. Le capital privé se faisant rare, les innovateurs énergétiques se tourneront de plus en plus vers le secteur public pour du capital de démarrage.

Les gouvernements, y compris la nouvelle administration des États-Unis, s’empresseront de répondre. À l’occasion de la Conférence des Nations Unies à Paris6 sur les changements climatiques, les gouvernements des États-Unis, du Canada et d’autres nations se sont engagés à réduire de façon considérable les émissions de carbone d’ici 2030. Les percées technologiques permettant de réduire les coûts pour atteindre ces objectifs rendront la tâche des gouvernements plus facile sur le plan politique.

Par conséquent, les gouvernements du Canada et des États-Unis – y compris aux niveaux provincial, municipal et des États – ont décidé d’adopter des politiques industrielles visant à promouvoir l’établissement de sociétés d’énergie propre au sein de leur territoire de compétence. Certaines seront des nouvelles sociétés novatrices, et d’autres, des sociétés qui déplaceront l’innovation dans le secteur énergétique vers un nouvel emplacement.

L’économiste Richard Harris de l’Université Simon Fraser, dans un ouvrage classique de 1985 intitulé Trade, Industrial Policy and International Competition7 rédigé pour la Commission royale Macdonald sur les perspectives économiques du Canada, a affirmé que le Canada devait compter sur une politique industrielle pour appuyer le développement de l’innovation au Canada. Sans une telle politique, l’ouverture du Canada au commerce international inciterait les innovateurs étrangers à exploiter les possibilités du marché canadien et à emmener avec eux les profits tirés ici. Harris a constaté que le Canada et les États-Unis pourraient bien devenir des rivaux à la poursuite d’innovation.

L’analyse comparative internationale de l’innovation8 du Conference Board du Canada laisse entendre que le Canada entamerait une telle rivalité avec un désavantage clair. Dans son examen de 21 indicateurs, il a conclu que le Canada se classait au 13e rang sur 16 pays, alors que les ÉtatsUnis se classaient au troisième rang.

« Un récent rapport dans le Wall Street Journal a révélé qu’en 2016, les sociétés de capital-risque s’étaient éloignées des investissements dans l’« énergie propre » parce que les risques étaient élevés et les rendements décevants comparativement à d’autres secteurs technologiques ».

Nonobstant l’objectif stratégique pour l’innovation énergétique en vue de réduire les émissions de carbone du Canada, si le Canada se retrouve si clairement désavantagé, devrait-il même se donner la peine de rivaliser pour développer des innovations énergétiques? Pourquoi ne pas tout simplement attendre et importer une percée technologique une fois développée à l’étranger (aux dépens des autres)? Le professeur de la Smith School of Business de l’Université Queen’s, Kristian Palda, a soutenu dans une étude de 1993 pour l’Institut Fraser9 que les gouvernements qui tentaient de promouvoir l’innovation au moyen de politiques industrielles succombaient invariablement à la tentation de « choisir les gagnants » parmi les technologies se faisant concurrence pour des raisons politiques, plutôt que commerciales, et que les programmes d’investissement des gouvernements sont trop souvent détournés par des lobbyistes doués et exhortés à appuyer des expériences peu louables.

 « Comme le note Christopher Colford de la World Bank, le défi pour les gouvernements est de faire preuve de patience ».

« Comme le note Christopher Colford de la World Bank, le défi pour les gouvernements est de faire preuve de patience ».

Le gouvernement des États-Unis a lui aussi commis ces erreurs. L’économiste  Veronique de Rugy de l’Université George Mason a témoigné devant le Congrès des États-Unis10 que les tentatives de l’administration Obama pour subventionner les démarrages en vue de transformer le secteur énergétique des États-Unis avaient donné lieu à des échecs coûteux comme Solyndra, un producteur de cellules solaires, qui a fait faillite en 2011.

Toutefois, comme le note11 Christopher Colford de la World Bank, le défi pour les gouvernements est de faire preuve de patience. Le soutien du secteur public des États-Unis à l’innovation énergétique au cours des administrations Ford et Carter (1974 à 1980) a mené au développement des technologies de fracturation hydraulique et de forage horizontal, qui ont transformé la production mondiale d’énergie – 30 ans plus tard.

Le secteur public est souvent perçu comme une source de « capital de patience » par les marchés, et les innovateurs énergétiques éventuels continueront de solliciter le soutien des contribuables au Canada et aux États-Unis. Toutefois, comme le signalent Palda et de Rugy, il y a pour les gouvernements un important risque politique associé au soutien à l’innovation par l’investissement direct. Mais en travaillant ensemble, les gouvernements du Canada et des États-Unis pourraient partager ce risque afin que nos économies en partagent les futurs fruits.

Christopher Sands est professeur principal de recherche et directeur du Center for Canadian Studies à la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies, professeur invité distingué G. Robert Ross au College of Business and Economics à lUniversité Western Washington et associé principal non-résident du Center for Strategic and International Studies.

  1.  https://arpa-e.energy.gov/?q=arpa-e-site-page/arpa-e-budget
  2.  http://energy.alberta.ca/OurBusiness/3815.asp
  3.  http://www.nobelprize.org/nobel_prizes/economic-sciences/laureates/1987/solow-lecture.html
  4.  https://www.amazon.com/Zero-One-Notes-Startups-Future-ebook/dp/B00J6YBOFQ/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1477919891&sr=8-1&keywords=peter+thiel+innovation
  5.  http://www.wsj.com/articles/why-venture-capitalists-abandoned-cleanenergy-1473818402
  6.  http://www.un.org/sustainabledevelopment/cop21/
  7.  https://www.amazon.com/dp/0773545972/ref=rdr_ext_tmb
  8.  http://www.conferenceboard.ca/hcp/details/innovation.aspx
  9.  https://www.amazon.com/Innovation-Policy-Canadas-Competitiveness-Kristian/dp/0889751544/
  10.  https://www.mercatus.org/publication/subsidies-are-problem-not-solution-innovation-energy
  11.  https://blogs.worldbank.org/psd/publicsphere/world-energy-day-applauding-energy-breakthrough-innovation-through-successful-industrial-policy