La nécessité d’une diplomatie énergétique

La nomination de Chrystia Freeland au poste de ministre d’Affaires mondiales Canada a été un choix judicieux : elle apporte une connaissance pointue de l’économie mondiale et du commerce international au sein d’un portefeuille qui aura besoin de ce type de compétences à court terme. Sur le plan international, les relations commerciales entre les producteurs et les consommateurs d’énergie changent, et la nouvelle administration Trump à Washington précipitera cette transition. C’est pourquoi la diplomatie canadienne doit permettre de conquérir de nouveaux marchés en matière d’exportation d’énergie; sinon, notre pays risque d’être laissé pour compte.

L’impulsion de ce changement historique sur le plan des relations commerciales internationales en énergie est en grande partie attribuable à la croissance historique de la production américaine de combustibles fossiles. Celle-ci supplante le besoin d’importations canadiennes et fait en sorte que les États-Unis deviendront un important fournisseur de pétrole et de gaz naturel sur les marchés mondiaux.

Selon les prévisions de 2017 de la U.S. Energy Information Administration (EIA), présentées en janvier à la School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University, les États-Unis deviendraient un exportateur net d’énergie d’ici 2026. Comme toujours, des objections seront soulevées au sujet de la méthodologie sur laquelle reposent les prévisions de l’EIA. Toutefois, l’appui de l’administration Trump à l’égard de la production de combustibles fossiles et le scepticisme au sujet des subventions pour les projets d’énergie renouvelable viennent corroborer l’estimation de l’EIA au sujet des grandes tendances dans ce secteur. Cela pourrait même signifier que l’EIA sous-estime l’importance des changements à venir.

The EIA anticipates that the United States will become a net energy exporter by 2026.

«  Selon la EIA, les États-Unis deviendraient un exportateur net d’énergie d’ici 2026 ».

Tant au Canada qu’aux États-Unis, le pétrole et le gaz sont produits et distribués par des entreprises privées. Les gouvernements jouent néanmoins un rôle important dans les marchés mondiaux de l’énergie. En effet, les contrats pour la fourniture de gaz naturel ou de pétrole dans d’autres pays sont souvent négociés auprès de gouvernements étrangers ou de sociétés publiques étrangères qui ont tissé des liens étroits avec les leaders du gouvernement. Rappelons que le Canada a besoin d’investissements étrangers directs pour exploiter et exporter ses ressources.

C’est pourquoi la ministre Freeland pourrait devenir la principale représentante commerciale du Canada maintenant que les producteurs canadiens cherchent à diversifier les marchés de l’exportation et que les gouvernements provinciaux sont à la recherche d’investisseurs dans le domaine de l’énergie. Les défis auxquels Chrystia Freeland est confrontée varient grandement en fonction des marchés. Prenons par exemple ce qui suit.

Le Mexique. Le président mexicain, Enrique Peña Nieto, a lancé des réformes énergétiques historiques en 2013, en ouvrant les secteurs du pétrole et du gaz naturel aux investissements et aux capitaux étrangers. Les entreprises américaines et canadiennes, particulièrement les fournisseurs de services énergétiques, ont pénétré le marché mexicain et sont très bien placées pour réussir. Au même moment, la demande de l’administration Trump de renégocier l’ALÉNA et son intransigeance au sujet de l’immigration illégale ont secoué le monde politique mexicain bien avant les élections nationales prévues en 2018. Les propos musclés du président Trump à l’égard du Mexique et sa tiédeur à l’égard du Canada pourraient refléter une tentative volontaire de diviser les partenaires de l’ALÉNA avant la renégociation. Il est essentiel de calmer la nervosité des Mexicains et de maintenir de bonnes relations avec la Ville de Mexico pour maintenir la présence canadienne dans le secteur énergétique mexicain.

Mexican President Enrique Peña Nieto initiated historic energy reforms in 2013, opening up the oil and natural gas sectors to foreign investment and participation.

« Le président mexicain, Enrique Peña Nieto, a lancé des réformes énergétiques historiques en 2013, en ouvrant les secteurs du pétrole et du gaz naturel aux investissements et aux capitaux étrangers ».

L’Europe. La production pétrolière et gazière en mer du Nord a décliné; le Moyen-Orient et une grande partie de l’Afrique du Nord sont en crise; et la Russie continue de manipuler l’approvisionnement en énergie. Les pays européens pourraient avoir besoin d’un fournisseur fiable d’énergie. De plus, la capacité d’exportation de GNL sur la côte Est ainsi que le projet Énergie Est pourraient permettre au Canada de remplir ce rôle et de tirer parti de la ratification de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (UE) en cette période d’incertitude économique et commerciale en Europe. Cependant, le retrait imminent du Royaume-Uni de l’UE, la puissance montante des partis populaires en France, aux Pays-Bas, en Pologne et en Hongrie ainsi que la faiblesse continue des économies grecque et italienne préoccuperont les leaders européens à l’interne puisqu’ils doivent réagir dans un même temps au scepticisme de l’administration Trump au sujet de l’OTAN de même qu’aux intentions russes.

La Russie, l’Asie centrale et le Moyen-Orient. Les pays en conflit qui dépendent des exportations de produits de base, particulièrement le pétrole et le gaz naturel, ne voudront pas d’exportations canadiennes dans de nouveaux marchés. D’abord parce que la stabilité politique et la transparence du Canada donneront l’impression qu’il est un fournisseur plus stable et fiable pour certains consommateurs, puis parce que les exportations énergétiques canadiennes maintiendront les prix des marchés mondiaux à la baisse. L’intervention de Freeland au nom des exportations énergétiques du Canada et ses efforts pour promouvoir la coopération mondiale pour faire face au changement climatique seront quelque peu repoussés par des pays et des régions semblables:

Asie. Aucune autre région du monde n’a autant besoin d’importations d’énergie. Le Japon est toujours à la recherche de façons de réduire sa dépendance à l’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima. La croissance de la Chine et la hausse de son niveau de vie entraînent naturellement une croissance de la demande en énergie dans ce pays. L’Australie répond à une partie de ce besoin au moyen de l’exportation de GNL, mais la possibilité que l’énergie canadienne mette les voiles sur l’Asie à partir des ports de la Colombie-Britannique dépend du gouvernement Trudeau et de sa capacité à surmonter les préoccupations environnementales découlant des propositions actuelles pour de nouvelles infrastructures. Les opinions divergentes des collectivités des Premières Nations – la majorité desquelles n’ont pas réglé leurs revendications territoriales en Colombie-Britannique  – constituent un autre obstacle politique aux exportations d’énergie canadiennes en Asie. Aussi intéressante que puisse être l’idée d’un Canada fournisseur des marchés d’Asie, l’incapacité de fournir des produits ne peut être compensée par des garanties diplomatiques.

Entre-temps, l’ancien PDG d’ExxonMobil, Rex Tillerson, pratiquera sa propre diplomatie énergétique au nom des entreprises américaines à titre de secrétaire d’État américain, tandis que l’ancien gouverneur du Texas, Rick Perry, défenseur de longue date des exportations américaines de pétrole et de gaz agira à titre de secrétaire de l’Énergie des États-Unis. De plus, l’ancien procureur général de l’Oklahoma, Scott Pruitt, sera à la tête de l’Agence américaine de la protection de l’environnement, qui sera davantage favorable à la production de combustibles fossiles.

« Asie. Aucune autre région du monde n’a autant besoin d’importations d’énergie ».

Les efforts de diversification des marchés d’énergie du Canada, catalysés par l’essor fulgurant de la production d’énergie américaine des dernières années (et qui a supplanté les importations canadiennes), seront confrontés de nouveau à une concurrence féroce des États-Unis outremer. Cela ne veut pas dire que le Canada ne peut pas réussir, car les entreprises canadiennes se sont déjà réunies pour faire échec à la concurrence américaine sur la scène internationale. Cependant, la diplomatie énergétique de la ministre Freeland doit bel et bien faire preuve d’énergie.

Canada’s energy market diversification efforts, catalyzed by the U.S. energy production boom of recent years that has supplanted Canadian imports, will face tough competition from the United States again overseas. This does not mean that Canada cannot succeed – Canadian firms have met and beaten U.S. competition worldwide before.

« Les efforts de diversification des marchés d’énergie du Canada, catalysés par l’essor fulgurant de la production d’énergie américaine des dernières années (et qui a supplanté les importations canadiennes), seront confrontés de nouveau à une concurrence féroce des États-Unis outremer. Cela ne veut pas dire que le Canada ne peut pas réussir, car les entreprises canadiennes se sont déjà réunies pour faire échec à la concurrence américaine sur la scène internationale ».

Christopher Sands est professeur principal de recherche et directeur du Center for Canadian Studies à la School of Advanced International Studies de la Johns Hopkins University, à Washington (D.C.). Il est aussi titulaire de la G. Robert Ross Chair du College of Business and Economics à la Western Washington University, à Bellingham (WA), et premier agrégé non résident du Center for Strategic and International Studies.