L’énergie : La lutte de pouvoir de demain

Europe_illustration [Converted]Jamais depuis l’émergence de l’industrie pétrolière moderne, au cours de la seconde moitié du 19e siècle, le marché mondial de l’énergie n’a connu un changement aussi radical qu’aujourd’hui. Il y a moins d’une décennie, la pensée commune concernant l’avenir se composait d’un mélange de « pic pétrolier », d’élimination progressive des combustibles à base de carbone, de croissance rapide des
« énergies renouvelables » et d’augmentation à long terme des prix de l’énergie qui ralentirait la croissance économique mondiale.

Ces prévisions étaient non seulement basées sur ce qui semblait être le déclin inévitable des réserves de pétrole, de gaz et de charbon, mais également sur la réalité politique selon laquelle les gouvernements avaient décidé d’obliger l’industrie et les consommateurs à passer de combustibles à base de carbone à des énergies renouvelables et, en général, à payer plus pour moins d’énergie.

Cette obligation légale demeure en vigueur dans plusieurs endroits, plus particulièrement en Europe, où tous les pays membres de l’Union européenne (UE) se sont « engagés » à atteindre des objectifs ambitieux en matière de réduction d’émissions, prétendant qu’ils dirigent le monde vers un meilleur avenir énergétique
(c.-à-d., sans carbone). Or, c’est plutôt le monde qui dirige l’UE, et ce qui constitue un meilleur avenir est défini autrement. Les avancées technologiques à venir peuvent permettre de réduire considérablement le carbone, mais l’élimination progressive des combustibles fossiles et un passage à grande échelle aux énergies renouvelables annoncée n’a pas et n’aura pas lieu. De plus, de nombreux marchés (européens et autres), pas plus que l’industrie et les consommateurs, ne sont pas prêts à assumer la flambée des prix de l’énergie que nécessiterait le respect du Protocole de Kyoto ou de tout autre processus de réduction de carbone.

C’est l’aspect négatif de la situation. Du côté positif, de nouvelles sources d’énergie conventionnelle (et, dans certains cas, de nouvelles technologies permettant d’exploiter de façon beaucoup moins dispendieuse des ressources énergétiques connues) ont soudainement fait leur apparition. Presque chaque journée amène sa nouvelle manchette sur ces développements énergétiques. En voici quelques exemples :

  • Selon l’Energy Information Agency, les réserves de pétrole brut aux États-Unis sont à leur plus haut niveau depuis 1931, ce qui tient en grande partie à l’essor du gaz de schiste.
  • Selon une étude commandée par le UK Onshore Operators Group et réalisée par EY, étude qui a d’ailleurs bénéficié de l’appui du gouvernement, les ressources de gaz de schiste pourraient permettre de répondre aux besoins énergétiques de plus du tiers du Royaume-Uni au cours de la prochaine décennie.
  • Selon la revue The Economist, l’extraction, l’envoi et le brûlage du charbon sont simples et peu coûteux. On le trouve en quantité abondante, avec des réserves confirmées, principalement dans des pays politiquement stables, et les vendeurs fiables sont nombreux. Il a alimenté la révolution industrielle et il représente maintenant pour les pays pauvres la meilleure occasion de s’enrichir.

Les développements mentionnés montrent que tout a changé. Le simple fait qu’une énergie en plus grande quantité est plus disponible à des prix inférieurs altérera des millions de décisions économiques, dans les secteurs public et privé, partout dans le monde. Bien entendu, certaines de ces prévisions optimistes s’avéreront exagérées et quelques entreprises souffriront de cette manne énergétique. Mais l’effet net représente toujours un stimulant massif à la croissance économique mondiale.

« Du côté positif, de nouvelles sources d’énergie conventionnelle ont soudainement fait leur apparition »

Les nouvelles sources d’énergie, qui contribuent à des services énergétiques plus abordables, ne sont toutefois pas la seule tendance à transformer le marché mondial de l’énergie. Trois autres poussent les gouvernements et les entreprises dans la même direction.

Transportation_Frame14La deuxième tendance est la réponse (ou plutôt les réponses) de l’Occident à la crise ukrainienne. L’Union européenne et les États-Unis (et plus ouvertement le Canada) sont maintenant d’accord pour dire publiquement qu’il n’est pas judicieux sur les plans politique et stratégique de compter sur la Russie pour un approvisionnement énergétique suffisant. La Russie n’est plus perçue comme un pays occidental apprenti, mais plutôt comme un pays antioccidental, hostile et kleptocrate. On n’y peut pas grand-chose dans l’immédiat compte tenu des échéances pour bâtir une infrastructure énergétique, mais il existera une volonté politique de procéder à un déplacement massif de l’offre d’énergie de régimes autoritaires fermés comme la Russie à des pays démocratiques ouverts.

La recrudescence mondiale à l’égard de nouvelles sources d’approvisionnement en ressources énergétiques est donc survenue exactement au moment où l’Europe, qui constitue toujours le plus grand marché au monde, cherche de toute urgence de nouveaux fournisseurs énergétiques. Ces fournisseurs démocratiques ouverts – des acteurs non européens comme le Canada, l’Australie et les États-Unis, ou même des acteurs européens comme la Pologne (le plus grand producteur de charbon de l’Europe) ou le Royaume-Uni (avec un nouveau potentiel important sur le plan de la production gazière) – sont de mieux en mieux placés pour supplanter la Russie. Un nouvel alignement géopolitique fait son apparition, où des fournisseurs dominants traditionnels comme la Russie, le Venezuela ou des régimes du Moyen-Orient voient leurs positions énergétiques menacées par « l’énergie libre ».

Pipeline - above groundMême avant la crise ukrainienne, les modèles de la demande d’énergie de l’Europe changeaient en raison de la troisième tendance : la résistance croissante de l’industrie et des consommateurs à l’augmentation artificielle des prix de l’énergie. Pendant plus d’une décennie, les gouvernements européens ont adopté des lois obligeant les services publics de distribution d’énergie à tirer un pourcentage croissant des alimentations électriques au moyen de carburants dispendieux, notamment les énergies renouvelables, et de répercuter ces coûts sur la facture mensuelle du consommateur. Du jour au lendemain, Mme Merkel a annulé le programme nucléaire de l’Allemagne, une réaction de panique à la suite de la fuite nucléaire de Fukushima. Le gouvernement britannique s’est fixé un objectif inatteignable et coûteux de réduire ses émissions de carbone de 80 % d’ici 2050. De plus, les parties « verts » ont continuellement augmenté la mise.

Ces politiques ont donné un certain nombre de résultats imprévus et coûteux : en Allemagne, par exemple, la fermeture des centrales nucléaires a donné lieu à une utilisation accrue du charbon, dont le taux d’émission de carbone est plus élevé. Les éoliennes se sont avérées plus coûteuses que prévu, car comme le vent ne souffle pas toujours, elles doivent être appuyées par des sources d’approvisionnement traditionnelles. La principale incidence générale a toutefois été l’augmentation des factures d’électricité, faisant en sorte que l’industrie a laissé planer la menace de quitter l’Europe et que les électeurs ont demandé à ce que les prix de l’énergie fassent l’objet d’un contrôle de l’État.

« La nouvelle révolution énergétique aidera à camoufler les répercussions de leurs politiques antérieures ».

Maintenant que les gouvernements font face aux conséquences – l’impopularité, une chute dans les sondages et la perspective d’une défaite électorale – ils cherchent désespérément à réduire les prix de l’énergie. La nouvelle révolution énergétique est donc une bénédiction pour eux. Elle aidera à camoufler les répercussions de leurs politiques antérieures. L’incitation à l’exploration pétrolière et gazière, la légifération relative à la « fracturation », l’utilisation accrue du charbon, des investissements dans des terminaux de gaz naturel liquéfié, l’approbation de pipelines pour le transport du pétrole—autant d’éléments qui, de fait, se produisent ou sont prévus parce que pour les politiciens, une énergie moins coûteuse est soudainement plus importante que la vertu environnementaliste.

PIGGY BANKCe qui nous amène à la quatrième tendance : les doutes croissants quant au consensus sur le réchauffement planétaire. Le consensus en question n’est pas de savoir si les émissions de carbone augmentent ou si les températures changent. C’est la rapidité à laquelle les changements se produisent et leurs conséquences qui suscitent de plus en plus de doutes. Ces doutes expliquent en partie l’affaiblissement du consensus voulant que la meilleure intervention soit l’atténuation (c.-à-d., des politiques comme des taxes sur le carbone et des subventions pour les parcs éoliens) et l’appui croisant à la politique d’adaptation de rechange (c.-à-d., le changement de nos habitudes pour s’adapter au changement climatique). Si cela ne supprime pas un facteur majeur appuyant la politique énergétique officielle des dernières années, cela le réduit. L’atténuation nécessite une politique énergétique axée sur la décarbonisation; l’adaptation signifie que nous pouvons être plus prudents. S’il y a une forte opposition publique aux politiques d’atténuation actuelles, nous pouvons alors peut-être nous adapter, nous enrichir et accroître nos connaissances scientifiques pour être mieux outillés pour relever les défis au fil du temps.

« Les pays qui avaient des ressources énergétiques souterraines dont l’extraction a longtemps été jugée non rentable, peuvent maintenant les exploiter grâce à l’innovation  ».

Map of Canada - Outline of Country (RED OVERLAY)En raison de ces quatre tendances, le monde connaîtra probablement une surabondance énergétique qui débutera très bientôt. La dernière surabondance de ce genre est survenue lorsque Ronald Reagan a adopté une politique énergétique de marché libre au début des années 1980. Elle a donné lieu à un essor économique mondial qui a duré près d’un quart de siècle. Il se peut que le monde soit en passe de vivre un autre essor de longue durée, pourvu que les guerres et les rumeurs de guerre ne viennent pas l’empêcher. Cet essor fera beaucoup de gagnants et peu de perdants. Voici quelques exemples de gagnants et de perdants choisis arbitrairement.

Les gagnants comprendront :

Les gouvernements du monde industrialisé qui seront réélus sur la base d’un essor qu’ils ont grandement tenté de prévenir—le premier exemple de cela est le président Obama, qui a gagné des votes en 2012 alors que la fracturation avait créé un essor local sans qu’il ait fait beaucoup en ce sens.

Les pays qui avaient des ressources énergétiques souterraines dont l’extraction a longtemps été jugée non rentable, mais qui peuvent maintenant les exploiter grâce à l’innovation – c’est pourquoi les États-Unis sont encore une fois les plus importants producteurs d’énergie au monde, mais d’autres bénéficiaires comprennent le Royaume-Uni, l’Australie, le Nigéria, et—hum—le Canada.

Les pays importateurs d’énergie, particulièrement ceux qui sont pauvres, verront l’un de leurs plus importants facteurs de production connaître une chute de prix, comme la Chine, l’Inde, le Japon et une bonne partie de l’Afrique, une occasion pour eux de sortir de la pauvreté en raison de l’énergie abordable.

Les perdants comprendront :

Les pays qui souffrent de la « malédiction des matières premières », comptant sur de massives réserves souterraines au détriment des autres industries et de leur capital humain, et qui sont susceptibles de subir une perte massive de leur richesse et de leur influence lorsque de nouvelles sources d’énergie font leur entrée sur les marchés et que les prix de l’énergie chutent—les principales victimes seront probablement les producteurs de la Russie, du Venezuela et du Moyen-Orient.

Versatile_Frame16Tous ces développements entraîneront un autre déplacement de la puissance économique dans le monde. Ce dernier ne renversera pas le déplacement précédent qui a eu lieu de l’Ouest vers l’Asie, puisque la Chine, l’Inde et le Japon profiteront tous de la surabondance énergétique, mais le qualifiera de façon substantielle. Les États-Unis, en qualité d’importants producteurs d’énergie et comme économie la plus avancée au monde, connaîtront une croissance considérable, ce qui leur permettra de résoudre leur principal problème : leur vaste endettement budgétaire et financier international. Tout comme la révolution industrielle a permis à la Grande-Bretagne de sortir de sa vaste dette découlant des guerres napoléoniennes, la surabondance énergétique pourrait permettre aux États-Unis de redevenir solvables. D’autres pays anglo-saxons qui jouissent d’un mélange similaire (en moins grande quantité) de réserves énergétiques, d’une expertise technologique, d’un régime financier et industriel et d’une ouverture économique—l’Australie, la Grande-Bretagne et encore le Canada—feront également partie de cet Occident croissant et inventif. La Pologne a l’occasion de devenir un acteur majeur de l’énergie en Europe continentale. De son côté, l’Allemagne bénéficiera de manière disproportionnée d’une énergie moins coûteuse et de sa croissance globale à l’échelle mondiale en tant que puissance industrielle dotée d’une solide économie basée sur l’exportation. Et la seule menace réelle à laquelle elle fera face sera sa dépendance disproportionnée aux économies stagnantes et surréglementées de ses partenaires de l’UE en raison d’une devise unique. Quant à la Russie, à moins que le Kremlin n’abandonne sa mentalité néo-impériale, elle deviendra un autre « canard boiteux de l’Europe » alors que la valeur de ses réserves énergétiques chute et que son économie kleptocratique décourage les investissements étrangers ou l’entreprise locale.

« Tout comme la révolution industrielle a permis à la Grande-Bretagne de sortir de sa vaste dette découlant des guerres napoléoniennes, la surabondance énergétique pourrait permettre aux États-Unis de redevenir solvables ».

Inévitablement, les événements n’auront pas un dénouement aussi net et favorable que ce que j’ai avancé ici. D’abord, l’histoire réelle est remplie de détours et d’accidents et deuxièmement, chaque tendance produit éventuellement sa propre résistance. Dans ce cas, les tendances favorables envers une énergie moins coûteuse et plus disponible pourraient bien stimuler un mouvement environnementaliste anti industriel de plus en plus agressif et de mieux en mieux financé. Dans un récent article paru dans le Financial Post, la chercheure Vivian Krause a fait mention de quelques-unes des sources de financement de la campagne relatives aux sables bitumineux, qui s’opposent à la construction du pipeline Keystone allant de l’Alberta aux États-Unis. Elle estime que les principaux fondateurs de la campagne—le Rockefeller Brothers Fund, la William and Flora Hewlett Foundation, la Oak Foundation, la Sea Change Foundation, la Tides Foundation et d’autres fondations de bienfaisance—ont donné pas moins de 75 millions de dollars pour toute sorte d’obstructions juridiques et politiques. Cette campagne a été suffisamment efficace pour retarder toute décision relative au projet Keystone de la part de l’administration Obama. De plus, son but avoué ne consiste pas simplement à mettre fin au pipeline Keystone, mais d’empêcher le Canada d’exploiter une de ses principales ressources énergétiques.

« L’histoire réelle est remplie de détours et d’accidents »

En fin de compte, il s’agit bien sûr d’une lutte de pouvoir à deux sens. C’est une bataille—non pas entre les environnementalistes et les cadres du secteur de l’énergie, qui sont simplement des intermédiaires, mais entre d’une part les enfants de fonds fiduciaires et les étudiants du désinvestissement (qui jouissent d’une vie de facilité, de confort et d’autosatisfaction morale) et d’autre part les travailleurs pauvres de partout dans le monde (qui ont besoin d’énergie à des fins d’éclairage, de chauffage et de mobilité – et qui ont besoin d’emplois). Le premier groupe gagnera peut-être la bataille relative au projet Keystone, mais il ne gagnera pas la guerre de l’énergie. Au mieux, il parviendra peut-être à influer sur qui obtiendra la plus grande part.

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AU SUJET DE L’AUTEURE
John O’Sullivan est directeur du Danube Institute, en plus d’être rédacteur et chroniqueur. Il est également directeur de 21st Century Initiatives et attaché supérieur de recherche au National Review Institute à Washington. De plus, il a déjà occupé les postes de rédacteur du National Review, de rédacteur adjoint du London Times, d’attaché supérieur de recherche du Hudson Institute et de conseiller spécial auprès de Margaret Thatcher.